Grand Entretien – Francis Denis

Francis Denis est originaire de la ville de Québec. Après ses études secondaires, il a reçu un Diplôme d’études collégiales en sciences humaines du Cégep François-Xavier Garneau. Il s’est ensuite spécialisé en obtenant un baccalauréat en philosophie ainsi qu’une maîtrise en théologie spirituelle de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l’Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il parle couramment le français, l’anglais et l’italien. En 2012, il recevait du Lieutenant-Gouverneur du Québec, l’honorable Pierre Duchesne, la médaille du jubilée de Diamant de la Reine Élisabeth II.
 
Depuis presque cinq ans, il dirige le bureau de Montréal de la Télévision catholique Sel et Lumière. Il est également journaliste, animateur et producteur de l’émission hebdomadaire « Église en Sortie » ainsi que de la série documentaire « Sur la route des diocèses ». Il écrit régulièrement sur les blogues de S+L et du « Magazine Le Verbe » où il participe également comme chroniqueur à sa version radiophonique « On n’est pas du monde ».
Il a accepté de répondre à mes questions sur l’Église et la société d’aujourd’hui avec une immense générosité. N’hésitez pas à partager et à consulter chaque lien documentant sa riche pensée.

Pour certains catholiques, notamment les jeunes, l’approche plus traditionnaliste du culte semble exercer sur eux un pouvoir d’attraction. Ils reprochent à l’Église d’avoir abandonné sa majesté avec Vatican II sous prétexte de se rapprocher des gens, de se démocratiser et d’avoir, par conséquent, perdu en attrait, en hauteur, en capacité d’inspirer le sublime chez ses fidèles. Une frange dissidente, qu’on appelle la Fraternité Saint-Pie X, a conséquemment cherché à rétablir le culte romain ancien. Leur initiative n’a pas toujours été bien vue au sein de l’Église. Ce mouvement vous semble-t-il légitime au sein de l’Église, ou s’agit-il de dissidents radicaux dont on devrait se méfier?

Cette première question est très complexe et mérite quelques précisions préalables.

Dans un premier temps, si par « approche traditionaliste » vous faites référence à celle qui est en communion avec Rome, vous faites certainement référence au débat sur l’herméneutique de la discontinuité ou de la rupture qui était une priorité du pontificat de Benoît XVI. Si la question vous intéresse, je vous invite à lire son discours à la Curie romaine à l’occasion des vœux de Noël 2005. On y retrouve la plus belle formulation de cette critique « Ils reprochent à l’Église d’avoir dilapidé sa majesté avec Vatican II… » à laquelle vous faites référence.

Pour résumer son propos, Benoît XVI affirmait qu’effectivement a prévalu dans certains milieux ecclésiaux, assez présents au Québec notamment, une « herméneutique de la discontinuité et de la rupture ». Pour le Pape émérite, « celle-ci a souvent pu compter sur la sympathie des médias, et également d’une partie de la théologie moderne ; et qui risque de finir par une rupture entre Église préconciliaire et Église post-conciliaire » . Or, dans l’Église, il ne peut y avoir de rupture au sens de contradiction dans l’enseignement ou dans le mode de célébration mais plutôt « du renouveau dans la continuité de l’unique sujet-Église ». Donc, il est clair qu’ont pu surgir, dans la période post-conciliaire, des éléments de rupture qui, selon plusieurs, n’ont pas porté les fruits escomptés d’où l’apparition de cette critique « post mortem ».

En ce sens, il est vrai qu’une partie de la jeunesse catholique, notamment en Occident, et qu’il ne faut ni sous-estimer ni surestimer, souffre d’un vide spirituel et culturel. Bien des jeunes aujourd’hui sont à la recherche de leurs racines et identifient, à tort ou à raison, les réformes du Concile Vatican II aux forces de sécularisation et de rejet de l’influence du sacré dans la société. Ces jeunes ont soif de sacré et de transcendance et c’est pourquoi ils sont particulièrement attirés par la forme extraordinaire du rite latin .

La question des lefebvristes et l’existence de la Fraternité Saint-Pie X s’insèrent dans ce débat mais a également beaucoup d’éléments qui en sont distincts. D’abord, nous devons faire un peu d’histoire. Lors du Concile, Mgr Marcel Lefebvre était membre du Coetus internationalis Patrum . Celui-ci n’a pas réussi à s’imposer et cela a pu créer une certaine frustration personnelle chez lui. En même temps, l’interprétation et l’application du Concile ont parfois, surtout dans les pays d’ancienne chrétienté, été perçues par le clergé et les instances religieuses elles-mêmes, comme une légitimation et une acceptation des différents aspects des révolutions culturelles (libéralisation des mœurs, État-providence, etc.) qui avaient lieu au même moment. Sur ce sujet, ont été publiées récemment certaines conversations entre saint Paul VI et l’ancien archevêque de Dakar . L’erreur de Mgr Lefebvre a été, selon moi, d’avoir confondu l’interprétation du Concile « en rupture » avec les documents eux-mêmes. Comme le disait saint Paul VI, les critiques de Mgr Lefebvre allaient beaucoup trop loin puisque « Au lieu de porter remède aux abus que l’on veut corriger, cela en ajouterait un autre, d’une incalculable gravité. » . Cela l’a éventuellement mené à de graves désobéissances jusqu’à son excommunication latae sententiae par saint Jean-Paul II. On voit aujourd’hui les fruits de désunions de l’ordination illicite des quatre évêques. Plus tard, le pape Benoît XVI lèvera l’excommunication et les rapprochements sont toujours d’actualité. Par exemple, en conclusion de l’année de la Miséricorde le pape François a lui-même étendu la permission d’aller se confesser licitement à un prêtre lefebvriste.

Donc, pour répondre à votre question, la problématique des relations entre tradition et action pastorale dans l’Église est beaucoup plus large que celle des lefebvristes et on ne devrait pas se laisser distraire par ces derniers. Le Concile Vatican II est la plus belle et riche manifestation récente d’une vision organique (au sens du Cardinal Newman) de la Tradition de l’Église. Nous devons nous en inspirer et porter allégeance aux pasteurs qui s’en inspirent dont en premier lieu le pape François. Toutefois, si une personne sent le besoin de retourner aux sources de notre tradition catholique, disons « canadienne-française », les archidiocèses de Québec et de Montréal offrent, par l’entremise de l’apostolat de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre , une liturgie selon la forme extraordinaire du rite romain (Missel de saint Jean XXIII, latin et grégorien).

Dans les évangiles, Jésus nous enseigne que « les derniers seront les premiers », qu’il faut se mettre en position de soumission pour être plus grand devant Dieu. Considérant qu’existe aujourd’hui l’islam, un autre grand monothéisme, et que celui-ci est plutôt conquérant, cette parole du Christ ne met-elle pas en péril l’avenir même du catholicisme et de la civilisation occidentale, qui l’a historiquement porté? Autrement dit, le message de Jésus porte-t-il en lui les germes de la perte de la chrétienté?

Lorsqu’on lit la Bible, on doit toujours faire attention au type d’interprétation qu’on fait. D’abord, la Parole de Dieu transmise dans les Écritures saintes s’adresse à toute l’humanité au sens universel et personnel. Dieu étant la Vérité même et ne pouvant ni se tromper ni nous tromper , il doit y avoir harmonie entre l’interprétation personnelle et collective de la Bible. Cette interprétation s’incarne dans le charisme de l’Église qui donne les balises pour bien comprendre ce que Dieu veut nous transmettre personnellement et collectivement : cette dernière trouvant sa plus récente formulation dans le Catéchisme de l’Église catholique et les documents des papes jusqu’à François. C’est une aide précieuse d’avoir un guide aussi compétent (et même inspiré) qui m’évite de divaguer dans ma connaissance et ma relation à Dieu. La nécessité de l’institution guidant l’interprétation du texte m’a toujours semblé être aussi essentielle que le texte lui-même. C’est certainement ce que saint Augustin voulait dire lorsqu’il affirmait : « Je ne croirais pas à l’Évangile si l’autorité de l’Église catholique ne m’y portait » (Contra Epistolam Manichaei, chap. V, n° 6. Cf. notre livre Esquisse du développement du dogme marial, 1954, p. 50) .

Donc, pour revenir au cœur de votre question, il m’apparaît erroné d’affirmer que la parole du Christ « Les derniers seront les premiers » signifie ou équivaut à dire « qu’il faut se mettre en position de soumission pour être plus grand devant Dieu ». En effet, dans la spiritualité chrétienne, la seule « soumission » absolument bonne est celle de l’acceptation libre et confiante de la volonté divine par notre propre volonté parfois « trop humaine » pour employer les mots de Nietzche. C’est le Fiat mihi secundum verbum tuum de Marie à l’Annonciation. En ce sens, il me semble qu’une interprétation authentique des paroles du Christ pointe plutôt vers la défense et la promotion de tout ce qui rend l’homme plus libre. C’est ce que l’histoire de l’Église nous apprend. Quoi de mieux pour libérer l’humanité que de combattre les maux que sont la pauvreté de corps et la pauvreté d’esprit!

Benoît XVI, dans son discours aux Bernardins , a magnifiquement démontré l’apport inestimable des monastères à la culture tant littéraire que culinaire ! Que dire de la création des universités, de la recherche fondamentale et du développement des arts. Comme il le disait : « Sans cette culture du travail qui, avec la culture de la parole, constitue le monachisme, le développement de l’Europe, son ethos et sa conception du monde sont impensables. » Saviez-vous que sans la découverte de la perspective par les Florentins du Quattrocento parmi lesquels se trouve Giotto , aucune caméra photo ou vidéo ne serait possible ? Examinant votre citation selon les sens littéral, spirituel, allégorique, moral ou anagogique, je ne vois pas comment je pourrais conclure que le Christ demande à ses disciples de se soumettre à une autre doctrine morale ou métaphysique que la Sienne.

Enfin, faire porter le chapeau au Christ de ce que plusieurs voient comme une « islamisation » me paraît tiré par les cheveux. La sotériologie catholique est parfaitement claire sur le fait que la Rédemption est pleinement accomplie (Jn 19, 30) par Lui avec Lui et en Lui et que rien de plus n’a substantiellement besoin d’être ajouté à la Révélation chrétienne . Il me semble que les conditions de la possibilité de l’influence de l’Islam dans nos sociétés sont plutôt dues au vacuum laissé par l’abandon du Christ par les hommes et les femmes baptisés.

Assister à la messe en 2018 donne l’occasion d’entendre les prêtres, dans leurs homélies, souhaiter que l’humanité vive en paix, sans conflits, sans « murs », pour reprendre les termes employés par le pape François, et se libère de la compétition – qui serait intrinsèquement mauvaise pour l’Homme. Or, si on lit la Doctrine sociale de l’Église, il est dit que l’Homme trouve sa dignité dans sa nature – justement – sociale. Mais pour qu’il y ait société, il faut qu’il y ait politique. Et le politique est conflictuel par essence. Cela ne devient-il pas alors paradoxal que, dans leurs prêches, les prêtres en appellent à purger le monde du conflit et de la compétition? Prêchent-ils l’impolitique et, par le fait même, la dissolution du social, vecteur de la dignité humaine?

Dans votre question vous semblez faire l’équivalence entre « vivre en paix, sans conflits, sans mûrs et libéré de la compétition ». Je crois que de nombreuses distinctions s’imposent malgré le fait que je crois comprendre l’esprit derrière votre énumération.

D’abord, précisons qu’il est vrai que la fin ultime de l’Incarnation est la « parousie » . Cette « terre nouvelle » se fera à la fin des temps et, en dernière analyse, sera offerte à tous ceux qui répondront « oui » à ce don gratuit de la Grâce sanctifiante (ce que l’on reçoit par la réception authentique des 7 sacrements ). On caractérise souvent cet état ultime par le mot « paix ». En ce sens, vivre en paix est le but de toute vie chrétienne. Mais, dans l’économie du salut, ce qu’on appelle « l’histoire » au sens large et dans laquelle on se trouve, la paix ne nous est accessible que par participation ou, en d’autres termes, par la correspondance entre notre vie et la Grâce de Dieu qu’est le Christ. C’est comme participer déjà à la paix ultime mais pas encore parfaitement . Comment obtient-on cette « correspondance » individuellement et collectivement, voilà la grande question.

Individuellement, nous devenons ce que nous recevons par l’exercice des vertus et la vie des sacrements. Les 2000 ans d’histoire de l’Église nous apprennent qu’une telle chose est tout sauf une partie de plaisir. On nomme même « combat » spirituel et moral contre soi-même cette acceptation ici et maintenant de la paix d’en haut.

Toutefois, il me semble que votre question porte davantage sur la dimension collective de la foi. Dans un premier temps, il est difficile pour moi de commenter ce que vous nommez « entendre les prêtres, dans leurs homélies ». Mon expérience personnelle et professionnelle m’a montré qu’il existe une telle diversité d’hommes d’Église qu’il serait imprudent de les rassembler sous une même catégorie. Je peux tout de même tenter de répondre à votre critique, à ce que vous considérez être une contradiction entre un certain discours et l’une des caractéristique fondamentale de la nature humaine (sociabilité, compétition, etc.).

Si on considère la guerre comme la confrontation violente entre des intérêts contradictoires, je crois que la définition du politique comme « continuation de la guerre par d’autres moyens » contient beaucoup de vérité. Il reste donc à bien définir ces « moyens ». Je crois que les débats d’idées, la diplomatie, le parlementarisme, les médias, la littérature, la philosophie, les sciences, l’éducation, la pratique religieuse, sont des moyens assez efficaces nous permettant, non seulement d’absorber les forces déshumanisantes présentes dans le cœur de l’homme depuis l’événement historique du péché originel mais aussi de déployer tout le potentiel de l’humanité. Ainsi, si vous entendez « conflictuel » au sens médiéval d’une « disputatio », je suis d’accord que la disparition des « conflits » en politique intérieure et extérieure serait davantage le signe d’une quelconque tyrannie que d’un avènement du Royaume de Dieu.

C’est mon interprétation de l’insistance actuelle de l’Église sur la paix. En ce sens, ceux qui ont reçu la Grâce de la foi et cherche à la mettre en pratique ne doivent donc pas éviter les conflits mais plutôt les rechercher! Ils doivent surtout s’y préparer par une bonne formation intellectuelle, humaine et spirituelle capable de faire face au mal intérieur et extérieur lorsqu’il se présente. Et il se présente toujours.

Le pape François donne fréquemment des opinions politiques – des mots d’ordre en quelque sorte – dans ses allocutions. Il y exprime son opinion quant aux orientations militantes qu’un catholique devrait adopter. Sans en faire des points de doctrine, ses prises de position en faveur des migrants et de leur accueil en Europe influencent de nombreux catholiques, puisqu’il s’agit de paroles papales. Or, le Christ n’était pas politique. Il s’est refusé à jouer ce rôle en son temps, et insistait pour distancer les choses divines des choses terrestres. Considérez-vous que le pape fait erreur en mêlant les affaires de l’âme à celles de la politique?

Je mettrais quelques bémols sur certaines expressions que vous employez mais disons que les exhortations du pape François ont certainement pour but de faire bouger les consciences. Par contre, elles n’ont pas pour objectif de se substituer aux consciences. En effet, selon le célèbre schéma XIII du Concile Vatican II, « La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (GS no 16.1) . Affirmant qu’il fallait « remettre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », le Christ a en effet offert le cadeau conceptuel de la distinction des pouvoirs spirituel et temporel. La question est de savoir : Qu’est-ce qui appartient à qui ?

L’Église, « Peuple de Dieu » et « Corps mystique du Christ » n’est pas une secte. Elle doit donc entretenir des relations avec le « monde extérieur ». Elle peut le faire de plusieurs façons. D’abord, comme toute institution de la société civile, l’Église peut s’exprimer sur la place publique, faire des propositions, défendre ses intérêts, exercer sa mission auprès de tous et particulièrement des plus pauvres (établir des églises, des écoles, des hôpitaux, des soupes populaires, etc.). Ensuite, les catholiques peuvent, comme tout citoyen, s’impliquer dans la vie sociale et politique en faveur du Bien commun. Que leurs motivations trouvent racine dans leur vie de foi et que leurs choix soient en cohérence avec leur conscience et leur conception du bien, cela m’apparaît sain, souhaitable et la condition même de la vie démocratique.

De plus, le politique semble, aujourd’hui plus que jamais, avoir besoin de ces âmes courageuses. C’est du moins l’opinion d’Emmanuel Macron qui disait récemment « Je suis convaincu que la sève catholique doit contribuer encore et toujours à faire vivre notre nation » . Pour ce qui est des formules employées par le pape François, elles doivent toujours être comprises en cohérence avec l’intégralité de l’enseignement spirituel et temporel de l’Église. Il est tout aussi irrationnel d’utiliser les paroles du pape François pour s’opposer à la doctrine de l’Église que d’utiliser Marx pour contredire le socialisme.

Il est clair que chaque période a ses défis particuliers et que, de par le fait même, on doit mettre l’emphase sur certaines vérités plutôt que sur d’autres. Cela n’enlève rien à la véracité de ces dernières. La « culture du déchet » ou « culture de mort » tend aujourd’hui à atrophier les consciences. Cela explique pourquoi nous sommes plus aisément capables d’exclure certaines personnes de leur humanité que ce soit de par leurs origines, religion ou stade de développement trop ou pas assez avancé. C’est en ce sens que nous devons comprendre l’expression « plus de ponts, moins de mûrs ». Nous devons politiquement mettre l’emphase sur ce qui nous unit et non pas sur ce qui nous divise, tant et aussi longtemps que l’un et l’autre n’enfreignent pas les quatre principes fondamentaux de la Doctrine sociale de l’Église (DSE) que sont la dignité humaine, la destination universelle des biens, la subsidiarité et la solidarité. Si l’objet qui nous unit est la haine de l’autre, il vaut mieux que nous soyons divisés! Les Papes ont donc non seulement le droit mais aussi le devoir d’exhorter les fidèles et les hommes de bonne volonté à ce que signifie aujourd’hui se mettre à la suite du Christ spirituellement et pratiquement, individuellement et collectivement aussi.

De plus, il faut toujours se méfier des récupérations politiques dont les papes font souvent l’objet. Pour le dire concrètement, certains points du Magistère de l’Église se prêtent plus facilement à une instrumentalisation « de gauche » tandis que d’autres tendent davantage la main à « la droite ». La Doctrine sociale de l’Église n’est pas un programme politique. Les politiciens sont évidemment invités à s’inspirer le plus possible de la DSE mais aucun ne devrait prétendre en être la traduction parfaite. J’ajouterais même qu’un parti politique désirant s’en inspirer devrait procéder à une certaine « sécularisation » du langage afin de réunir le plus de gens possible.

Sur la question de la migration actuelle, la position du pape François m’apparaît très équilibrée et conforme en tous points à la DSE. Les quatre principes fondamentaux selon lesquels nous devons tous « accueillir, protéger, promouvoir et intégrer les migrants et les réfugiés » m’apparaissent plus que convenables. Toutefois, la manière de les mettre en application est du domaine prudentiel et revient aux pouvoirs publics de chaque pays. Comme il le disait lui-même : « J’ai parlé de la prudence des peuples sur le nombre et sur les possibilités: un peuple qui peut accueillir, mais qui n’a pas la possibilité d’intégrer, mieux vaut qu’il n’accueille pas. Là, il y a le problème de la prudence. Et je crois que c’est précisément là le point sensible du dialogue aujourd’hui dans l’Union européenne. Il faut continuer de parler : les solutions se trouvent ».

Pour ma part, je crois que la crise de la migration porte son lot de souffrances de part et d’autre. Il est donc injuste de vouloir nier l’une ou l’autre. Ma tendance personnelle est toujours d’essayer de percevoir les problématiques avec une perspective globale et, même, macro-historique. Selon ce point de vue, il se peut que la crise migratoire soit une opportunité pour que tous les pays économiquement riches (occidentaux ou non) puissent sortir de leur autoréférentialité et qu’ils voient vraiment l’urgence d’un développement international et durable.

François Legault, premier ministre du Québec et Simon Jolin-Barrette, ministre québécois militent actuellement pour un raffermissement de la laïcité au Québec. Leur position est celle d’interdire le port de signes religieux ostentatoires chez les employés de l’État en position d’autorité, incluant les professeurs. Toutefois, ils expriment aussi une ferme volonté de laisser le crucifix au mur du Salon Bleu de l’Assemblée nationale et dans les palais de justice du Québec qui en comportent déjà un, et cela au nom du patrimoine. Cette position tient-elle la route selon vous ou est-elle incohérente?

Selon moi, vous posez deux questions distinctes qui méritent deux réponses. J’ai déjà exprimé ma position sur la présence du crucifix dans les espaces publics. Outre le fait que j’aimerais y voir l’original plutôt que le « Bubble head Jesus » qui s’y trouve actuellement (et dont l’esthétique me rappelle les pires dérives post-conciliaires), la présence du Crucifix à l’Assemblée nationale ne m’apparaît pas du tout contrevenir au principe de la neutralité de l’État et, ce, pour plusieurs raisons. Outre les arguments patrimoniaux régulièrement employés, j’aimerais attirer votre attention sur les points suivants.

D’abord, ce n’est pas l’unique symbole « religieux » qui s’y trouve. Il suffit de contempler la façade du Parlement pour se rendre compte du rôle irremplaçable de la foi catholique, et de ce qui a motivé nos pères et mères fondateurs. Que ce soit sainte Marie de l’Incarnation, saint François de Laval, sainte Marguerite Bourgeoys, saint Jean de Brébeuf, Nicolas Viel, Jean-Jacques Olier, et j’en passe, il est clair que la simple vertu de gratitude commande un respect et un hommage à ce qu’ils avaient de plus cher : la foi. L’attitude inverse, qui considérerait que ces motivations métaphysiques ne devraient plus être visibles sur les bâtiments de l’État ou dans la sphère publique en général m’apparaît tout simplement impolie mais également nuisible au progrès culturel, social et politique du Québec.

Ensuite, la présence du Crucifix comme telle ne vient pas contredire la neutralité religieuse de l’État en tant qu’il est aussi un symbole universel dont le sens ne pourrait être épuisé par une religion ou une philosophie en particulier. Réduire le Crucifix à une seule de ces interprétations religieuses, en l’occurrence celle de l’Église catholique, revient à négliger la portée universelle de ce symbole . La volonté d’enlever ce crucifix de l’Assemblée Nationale n’est pas une attaque contre la sculpture en tant que telle mais plutôt contre l’interprétation catholique de celle-ci. C’est donc littéralement à une police de la pensée à laquelle on a ici affaire et on ne doit pas s’y soumettre.

Finalement, la soi-disant neutralité recherchée par ce retrait est tout sauf ce qu’elle prétend être. Imaginons l’Assemblée Nationale sans son crucifix, qu’aurait-on devant nous ? Non pas seulement un mur bleu mais plutôt ce dernier avec le souvenir du crucifix et de son retrait. Cette absence symbolique serait-elle neutre en elle-même ou laisserait-elle place elle aussi à une multitude d’interprétations? Ne pourrait-on pas voir dans cette éventuelle absence, le symbole d’une volonté arbitraire d’effacer la mémoire de ceux qui nous ont précédés ? Ne pourrait-on pas aussi y voir le symbole permanent de l’ingratitude érigée en système et le signe d’une intolérance enfreignant nos principes de liberté et d’ouverture? Je laisse vos lecteurs y réfléchir.

Pour ce qui est d’une éventuelle « Charte des valeurs 2.0 » voulue par le gouvernement québécois actuel, voici ma position personnelle. D’abord, si j’étais législateur, j’essaierais d’abord de répondre aux questions suivantes. Pourquoi devrions-nous empêcher tous les « signes religieux ostentatoires chez les employés de l’État en position d’autorité, incluant les professeurs » ? La religion est-elle fondamentalement une force positive ou négative pour la société ? Si c’est une force positive, pourquoi en restreindre la visibilité ? Jusqu’à quel point ces signes religieux sont-ils cause de division sociale importante ? Le fait de répugner à l’exercice de l’autorité de ceux qui portent des signes religieux est-il légitime ou non ? S’il ne l’est pas, est-il juste d’imposer cette restriction de liberté pour éviter d’alimenter les tensions réelles malgré leur légitimité ?

Je vous donne un exemple particulièrement parlant au Québec. Croyez-vous qu’une infirmière religieuse catholique portant l’habit rencontrerait autant d’animosité qu’une infirmière musulmane portant également un voile ? Je crois que les services de la musulmane seraient moins bien accueillis. Deux raisons principales expliquent ce phénomène.

D’abord, il est évident que le référent culturel d’une religieuse infirmière catholique au Québec est clair. Les religieux étant les fondateurs de nos institutions, ils n’ont plus à faire la preuve de la validité de leurs intentions et de l’aspect positif que leurs motivations religieuses représentent pour la société et les bénéficiaires de soins de santé. L’infirmière religieuse musulmane ne bénéficie pas du même héritage historique. Comme l’ont fait les catholiques et les juifs par exemple, cette communauté doit socialement faire ses preuves. Comment pourraient-ils le faire si cela est invisible ?

La deuxième raison est plus complexe et est due tant au contexte international qu’aux différences théologiques qui distinguent fortement les deux monothéismes. En effet, la réalité internationale et les images véhiculées par les médias provenant du Moyen-Orient ont tous les éléments pour inspirer méfiance et peur. Distinguer le vrai du faux, les dangers réels de ceux qui ne le sont pas, c’est un exercice extrêmement complexe et qui demande beaucoup d’efforts et de temps. Je crois que beaucoup préfèrent, à tort ou à raison, se réfugier derrière une attitude défensive pour éviter les problèmes. L’éventuel projet de la Coalition Avenir Québec peut être vu comme une traduction légale de cette attitude.

Il y a aussi des différences théologiques importantes auxquelles les Québécois ne sont pas habitués (l’évacuation des théologiens des débats et l’analphabétisme religieux y sont pour quelque chose). L’Islam, contrairement au catholicisme, n’est pas une doctrine bien définie ayant une seule institution interprétative faisant autorité sur les autres. À l’exception du texte de référence, qu’est le Coran, il s’apparente en cela au protestantisme. Le Coran est donc vulnérable aux interprétations politiques et fondamentalistes. En ce sens, comme c’est le cas dans certains pays aujourd’hui, l’analyse objective montre que tous les signes religieux, musulmans compris, peuvent faire l’objet de récupération idéologique et devenir de véritables symboles politiques.

Donc, puisqu’il est difficile de définir l’intention derrière le port d’un objet à caractère religieux, certains préfèrent légiférer pour l’abolition de tous les signes, croyant couper le problème à la racine et toute probabilité de dérive. Chaque gouvernement démocratiquement élu doit analyser la situation et prendre la décision qui lui paraît la plus juste. Par contre, l’exemple de la Turquie d’Atatürk nous montre qu’une telle décision ne serait pas forcément en contradiction avec l’Islam comme tel.

Ayant en tête ce que je viens de dire, il me semble qu’au Québec, le voile musulman n’est pas (ou pas encore) de nature politique. Pour la majorité actuelle des musulmans du Québec, il reste un symbole exclusivement religieux. Personnellement, je crois que les systèmes de croyances métaphysiques et morales que sont les religions sont des forces positives pour la société. Il ne m’apparaît donc pas nécessaire de légiférer contre leurs manifestations visibles même si elle est ostentatoire (à l’exception de ceux qui posent des problèmes de sécurité). Enfin, il ne faut pas oublier qu’une telle loi pourrait avoir l’effet pervers de susciter un recul dans l’intégration de la communauté musulmane et de voir apparaître cette politisation des signes religieux qu’on voulait éviter au départ.

Pour faire écho à la question précédente, quelles traces du catholicisme y a-t-il dans la société québécoise de 2018, outre les artéfacts architecturaux et patrimoniaux? Quel héritage social l’influence de l’Église pré-Vatican II sur le Québec nous a-t-elle laissé?

Pour répondre à votre question, vous me pardonnerai encore, mais je distinguerais deux niveaux de réponse.

D’abord, à un niveau fondamental, même si nous essayons tant bien que mal de le nier la foi catholique de nos ancêtres, est toujours inscrite en nous. Comme le baptême, elle est une marque indélébile qui ne peut s’effacer. Depuis le baptême de Clovis, les Francs et leurs descendants ont vécu personnellement et collectivement en référence à la Personne du Christ et de la Révélation judéo-chrétienne. Mais nous pourrions aller encore plus loin dans l’histoire. Faire ainsi abstraction de la richesse culturelle découlant des deux millénaires de foi vécus ou négliger son influence sur la psyché occidentale ou, en d’autres termes, sur notre « cartographie mentale » , est une erreur de débutant que l’irrationalité de l’euphorie des années d’après-guerre seule ne peut expliquer.

En effet, durant la Révolution Tranquille, certains ont eu la naïveté de penser qu’on pouvait être fidèle aux « valeurs chrétiennes » indépendamment de la fidélité à la Vérité même du Christ et de son Église. Qu’on pouvait demeurer fidèle aux principes de solidarité, de don soi, de souci des plus vulnérables et du respect de la primauté du savoir sur l’obscurantisme sans référence à Dieu. Je vous donne un exemple, toute réforme ou action sociale s’appuie sur une conception du bien, du vrai et du beau. Jamais nous n’aurions pu investir autant d’argent et d’efforts dans l’éducation et la santé au Québec sans les considérer comme un bien supérieur auquel les autres priorités devaient se subordonner. Aujourd’hui, nous prenons ces choix pour évidents mais ce n’est absolument pas le cas. Pour vous en convaincre, considérez combien de civilisations ont vécu en mettant plutôt la priorité à la force, l’armée et la volonté de puissance. Nous sommes un régime d’exception! Cela vient bien entendu de l’âme de notre peuple imprégnée d’Évangile. Quel que soit l’idéal que vous retrouverez dans la société québécoise, il trouve ses racines dans la Révélation judéo-chrétienne. Le problème aujourd’hui est que, détachés de leur socle religieux, ces idéaux tendent à se décomposer ou s’absolutiser c’est selon. Chesterton disait : « Notre monde est rempli de vertus chrétiennes devenues folles ». Nous devons retrouver le lien qui a été rompu et remettre la figure du Christ au centre de nos réflexions personnelles et communautaires sinon nous nous réveillerons un jour devant le chaos, la tyrannie ou les deux.

D’un point de vue moins « ontologique » j’aimerais compléter cette réflexion par une perspective socio-historique. Puisque vous me demandez quelles sont les traces de l’influence actuelle au Québec de l’héritage de l’Église pré-Vatican II, je vous répondrais ainsi. La présence de l’Église au Québec s’étend sur plusieurs siècles et, pour bien la comprendre, nous avons besoin de stratifier notre analyse selon les périodes. Bien que je pourrais remonter jusqu’à la Nouvelle-France, je trouve particulièrement importante la période 1840-1950. Durant cette période, qu’on appelle dans le jargon ecclésial la période de « l’Église triomphante », la foi catholique était beaucoup plus qu’une spiritualité (ou beaucoup moins…). Vous le savez, pour des raisons historiques, l’Église et la foi ont dû jouer un rôle prédominant pour la survie et l’expansion du peuple canadien-français. Certains y voient un rôle de substitution dû à l’absence d’État, etc. Peu importe l’évaluation morale qu’on en fait, la foi catholique au Québec durant cette période peut être aussi considérée comme une véritable idéologie politique que je nommerais « l’utopie de la cité catholique ».

Selon la théologie catholique actuelle, on pourrait dire qu’on a fait jouer à l’Église un rôle en dehors de ses propres compétences. Durant cette période on a donc eu affaire à une forme de « sécularisation » de la foi catholique. De la même manière que les bureaucraties modernes tendent à le faire, l’Église s’est lancée dans une logique d’expansion temporelle par l’entremise des institutions d’éducations, de soins de santé, etc. Celle-ci a apporté de bons et de mauvais fruits comme celui d’avoir été un certain frein aux différentes modernisations requises par les changements d’époque. D’où certains « retards » et le sobriquet de « grande noirceur » qu’on appose à cette période. Concentrant énormément d’efforts aux œuvres temporelles, l’Église s’est, d’une certaine façon, sécularisée elle-même petit à petit jusqu’aux années 1950-1960 où cette sécularisation a atteint son paroxysme. Il y aurait donc deux phases de sécularisation. La première de 1840 à 1950 et une deuxième de 1950 à 1997 .

En ce sens, la Révolution Tranquille n’est pas tant en rupture avec l’Église pré-Vatican II qu’en continuité avec elle. Elle a transféré les œuvres et pouvoirs de l’Église vers l’État qui, parce que profondément indépendant de la Révélation, semblait pouvoir réaliser plus parfaitement l’établissement du paradis sur terre. De l’utopie de la cité catholique, on est passé à l’utopie de la solidarité. C’est la raison derrière l’appellation « État-Providence ». Pour le meilleur et pour le pire, l’État québécois actuel me semble donc être la trace la plus visible de cette Église pré-Vatican II. Pour moi, la Révolution Tranquille est un profond statu quo. Il s’agit d’un mythe qui a eu pour but d’empêcher les personnes de prendre leur destin en main. Un mirage qui a freiné la véritable révolution qui aurait pu avoir lieu c’est-à-dire celle d’un tournant individualiste. Un concept hypnotisant qui a permis à l’ancien régime de perdurer au-delà de toute attente. C’est aussi ce qui explique la collaboration de l’Église dans ce processus de sécularisation. Pour des réformes similaires, des prêtres mouraient en Pologne par exemple. Comment se fait-il qu’il n’y ait eu aucune résistance ou presque de la part des autorités religieuses au Québec ? Je crois que c’est parce que, de part et d’autre, ils avaient compris qu’ils n’y avaient pas de contradiction fondamentale entre les deux postures et donc que la lutte était inutile. Avis aux éditeurs, j’aimerais éventuellement écrire un livre sur ce sujet!

L’Église aujourd’hui doit donc prendre conscience de cela et être ferment de liberté réelle pour le Québec. Elle doit manifester le riche potentiel du peuple qui lui est confié et l’aider, individuellement et collectivement, du mieux qu’elle peut et avec ses forces et ses faiblesses, à développer ses forces humaines et spirituelles au maximum. Comme laïc, c’est ce que je m’efforce de faire avec la Grâce de Dieu!

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